ASAP, feedback, call… : quand le franglais d’entreprise génère confusion et heures perdues
- Leylak de Caupenne

- il y a 2 jours
- 4 min de lecture
Le Franglais est la norme dans votre organisation ? Vous pensez gagner en efficacité ? Et si, au contraire, cela faisait chuter votre productivité au travail ? Leylak de Caupenne, qui a fondé l'agence de traduction Caupenne & Co. vous livre son point de vue dans cette nouvelle tribune, ainsi que 3 astuces pour retrouver de la clarté dans vos échanges quotidiens au boulot.

Franglais en entreprise : la fausse bonne idée ?
"Et si nous nous faisions un quick call ASAP pour nous aligner sur les next steps ?"
La formule, à première vue anodine, résume à elle seule une réalité trop souvent ignorée : celle d’une langue de travail hybride, où l’anglais, adopté par commodité, finit par brouiller les repères plutôt que de les clarifier. Pourtant, dans un monde professionnel déjà saturé de sollicitations (mails, réunions, messages instantanés), la précision du langage n’a jamais été aussi cruciale.
Selon une étude menée par Atlassian et relayée par ITPro, 87 % des salariés déclarent perdre en moyenne cinq heures par semaine à décrypter des échanges ambigus ou à rectifier des incompréhensions. Soit, pour un seul employé, 260 heures par an (l’équivalent de six semaines et demie de travail). À l’échelle d’une entreprise de cent collaborateurs, ce sont 26 000 heures annuelles qui s’envolent, soit treize postes à temps plein consacrés, non pas à la création de valeur, mais à la réparation des malentendus.
C’est dans ce contexte que le franglais corporate s’est imposé, tel un idiome parallèle, une langue de bureau où se côtoient, sans toujours bon ménage, des termes comme call, feedback, deadline, roadmap, quick win, alignment ou next steps. Ces mots, souvent brandis comme des raccourcis d’efficacité, finissent par coûter plus cher qu’ils ne rapportent.
1. L’illusion de la clarté
Le franglais, en apparence, séduit par sa simplicité trompeuse. "ASAP" (as soon as possible), par exemple, semble d’une limpidité à toute épreuve : il s’agit, bien sûr, de faire quelque chose dès que possible. Pourtant, dans la pratique, cette expression polyvalente peut receler des interprétations aussi variées que les interlocuteurs qui l’emploient :
Pour l’un, elle signifiera "dans l’heure",
Pour l’autre, "avant la fin de la journée",
Pour un troisième, "quand tu auras un moment cette semaine".
Résultat ? Une urgence diluée, des priorités floues, et une pression diffuse qui pèse sur les épaules de chacun. Là où une formulation univoque – "avant 16 heures aujourd’hui" – aurait évité toute équivoque, "ASAP" laisse planer le doute, tout en donnant l’illusion d’une demande claire.
Autre exemple, tout aussi révélateur : "feedback". Ce terme, caméléon linguistique, peut désigner tour à tour :
Un simple avis,
Une correction technique,
Une évaluation formelle,
Une validation hiérarchique,
Ou encore un retour informel.
En français, on aurait choisi ses mots : "retour", "correction", "évaluation", "avis", "relecture". Autant de termes qui, par leur précision même, obligent à définir l’intention. Le franglais, lui, permet de glisser sur les nuances, au risque de laisser chacun y projeter sa propre interprétation.
2. Quand l’anglais devient un écran de fumée
Il ne s’agit pas, bien sûr, de diaboliser l’anglais. Dans un environnement professionnel de plus en plus internationalisé, son usage est non seulement légitime, mais souvent indispensable. Le vrai problème réside dans l’automatisme : celui qui pousse à adopter des termes sans en mesurer les implications réelles.
"Call" : s’agit-il d’un coup de fil éclair, d’une visioconférence structurée, ou d’une réunion stratégique ? Le mot, par sa brièveté même, escamote les détails essentiels : durée, format, niveau de préparation attendu.
"Alignment" : partager une information ? Obtenir une validation ? Prendre une décision ? L’alignement, en langage corporate, est trop souvent un leurre – une façon élégante de dire que l’on a échangé, sans pour autant s’être vraiment accordé.
"Quick win" : une action rapide à mettre en œuvre ? Peu coûteuse ? Très visible ? Prioritaire ? Le terme, séducteur par sa promesse d’efficacité immédiate, masque souvent une réalité plus complexe.
Ces mots, par leur apparente neutralité, donnent le sentiment d’une communication fluide et moderne. Pourtant, ils détournent l’attention de ce qui compte vraiment : la précision des échanges. Or, dans une entreprise, les mots ne servent pas seulement à communiquer – ils servent à décider, à prioriser, à déléguer, à alerter. Un terme imprécis peut donc entraîner :
Des délais non tenus (parce que l’urgence n’était pas clairement définie),
Des décisions reportées (parce que l’"alignment" n’était qu’un échange informel),
Des responsabilités floues (parce que les "next steps" n’étaient pas attribuées).
3. Comment concilier efficacité et rigueur linguistique ?
La solution ne réside pas dans le rejet pur et simple de l’anglais, mais dans son usage raisonné. Voici trois pistes pour rendre à la langue sa fonction première : celle de transmettre, sans ambiguïté, une intention claire.
Préciser systématiquement
Remplacer "ASAP" par "avant 16 heures aujourd’hui", ou "call" par "réunion de trente minutes en visioconférence". Un mot précis est un mot qui évite les malentendus.
Privilégier le français quand il l’emporte en clarté
"Feedback" peut devenir "retour écrit", "correction" ou "évaluation", selon le contexte. Le français, langue de la nuance, offre souvent des alternatives plus exactes.
Établir un glossaire interne
Définir collectivement le sens des termes récurrents : "Dans notre équipe, 'alignment' signifie validation écrite par le responsable de projet". Une langue partagée est une langue maîtrisée.
4. La clarté, un investissement aussi rentable que nécessaire
À l’ère de l’agilité et de l’hyperconnectivité, où chaque minute compte, la précision du langage est un levier de performance trop souvent négligé. Une langue professionnelle efficace n’est pas une langue qui va vite – c’est une langue qui permet à tous de comprendre la même chose.
Le franglais corporate n’est pas une fatalité. C’est un outil à dompter, et non à subir. En reprenant le contrôle sur nos mots, nous gagnons en efficacité, en sérénité… et, in fine, en rentabilité.

Leylak de Caupenne est la fondatrice de Caupenne & Co., une agence en traduction technique et communication multilingue.




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