Kamel Léon, ou ce qu'un ex-tueur d'élite nous apprend (malgré lui) sur les compétences transférables

"Bullshit or not bullshit, that is the question ?" C'est la baseline de "La vérité sur l'affaire Kamel Léon", premier roman d'Ismo, et c'est aussi, très honnêtement, la question que je me suis posée pendant toute ma lecture. Suis-je en train de lire un grand navet ou le prochain prix littéraire ?

La 4e de couverture m'a totalement séduite :
« […] cloué dans un lit d'hôpital, abandonné par l'Agence, l'ancien tueur d'élite affronte un ennemi qu'il n'a jamais appris à combattre : la vie normale. Comment rédiger un CV quand vos compétences incluent l'infiltration et l'élimination ? Comment passer un entretien d'embauche quand votre dernier employeur nie votre existence ? »
Extraordinaire ! Enfin un roman qui va parler de compétences transférables de manière décalée. Sauf que non. Le sujet n'est pas là. Ismo pose la promesse en couverture et part ailleurs : vers la satire sociale, la critique acide du monde du travail post-Covid, les entretiens d'embauche kafkaïens... C'est intéressant, mais ça ne répond pas à une question essentielle : qu'est-ce qu'on fait, concrètement, de compétences acquises dans un contexte extrême quand on doit les vendre dans un monde "normal" ?
Compétences transférables : les candidats à la dérive
Kamel Léon ne manque pas de compétences :
gestion du stress en conditions extrêmes ;
prise de décision rapide sous pression ;
excellente capacité d'analyse comportementale ;
discrétion et sens de la confidentialité ;
maîtrise de plusieurs langues ;
autonomie totale sur le terrain.
Sur le papier, n'importe quel recruteur signerait des deux mains. Le problème, c'est que le personnage principal élude complètement son passé d'espion dans son CV. Il a construit un récit, mais n'ose pas aller jusqu'au bout.
La compétence transférable, ce n'est pas un supplément d'âme qu'on ajoute en bas du CV pour faire joli. C'est un exercice de traduction. Et comme toute traduction, elle échoue quand on s'obstine à faire du mot à mot.
Le vrai ennemi de Kamel Léon, c'est le langage RH. Les scènes d'entretien du roman, elles, sont un régal. Les questions creuses posées en boucle par des recruteurs qui ne savent visiblement pas non plus ce qu'ils cherchent. Les entreprises qui vendent une « famille » à des candidats qui veulent un salaire. Les intitulés de poste absurdes (Assistant Junior Medium Officer, Gender Equality Junior Manager Officer) qui disent tout du grand théâtre organisationnel dans lequel on demande aux gens de rentrer un CV avant même de savoir ce qu'on attend d'eux.
Ismo grossit le trait jusqu'à la caricature, mais il touche quelque chose de très juste : le recrutement, aujourd'hui, demande aux candidats de se couler dans un langage (mots-clés, éléments de langage, cases à cocher pour passer la barrière des ATS) avant même de s'assurer que ce langage dit quelque chose de réel sur le poste ou sur la personne. Kamel Léon ne sait pas dire « je sais gérer une crise », alors il ne dit rien. Beaucoup de gens en reconversion, en rupture, ou simplement issus de parcours non linéaires vivent exactement ça : ils ont la compétence, ils n'arrivent simplement pas à la traduire en langage RH. Cela nuit à leur storytelling et à leur chance d'être recrutés.
Parcours professionnel : identifier ce qu'on a fait (réellement)
La transférabilité des compétences, c'est un travail d'introspection avant d'être un exercice de rédaction. Il faut d'abord identifier ce qu'on a réellement fait au-delà du titre du poste, du secteur, du contexte. Ce n'est qu'ensuite que l'on est en capacité de le reformuler pour un environnement différent. Le CV n'est que la dernière étape. La vraie difficulté, c'est en amont : accepter de regarder son propre parcours sans le filtre de l'intitulé qu'on lui a collé, et sans la honte qu'on nous apprend à ressentir quand ce parcours ne ressemble pas à une ligne droite.
Kamel Léon n'arrive jamais à ce travail-là. Il reste prisonnier de son ancienne identité, incapable de la traduire, et c'est peut-être ça le vrai sujet du roman : ce n'est pas un problème de compétences, c'est un problème de récit de soi.
Verdict ? Grand navet par moments, satire sociale efficace sur d'autres, et un sujet passionnant que j'aurais aimé voir traité de front plutôt qu'en creux. Bullshit or not bullshit ? Disons que le roman gagne le droit à un tome 2, ne serait-ce que pour voir si Kamel Léon finit par apprendre à se vendre sans se renier.




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